Le murmure des ceps disparus : l’Enfariné, figure emblématique de l’oubli

Le Jura ne fait pas partie des géants du vignoble français. C’est sa force. Ici, chaque parcelle a son histoire, et chaque histoire commence avec un cep, une grappe, un nom effleuré à voix basse. Parmi ces noms presque effacés, « l’Enfariné » tient une place à part. Le cépage, autrefois cultivé sur les pentes jurassiennes, n’est aujourd’hui plus qu’un souvenir — une poignée de ceps rescapés, quelques traces dans les vieilles archives, et une question lancinante : pourquoi a-t-il disparu ? Qu’a-t-on perdu en perdant l’Enfariné ?

Aux origines : une mosaïque de cépages dans les vignes jurassiennes

Avant le phylloxéra, le Jura, comme toute la France, n’était pas encore rationalisé par l’AOC, l’ampélographie moderne et le rendement à l’hectare. Les vignerons plantaient en foule, souvent pêle-mêle, une véritable mosaïque de cépages, parfois dans le même rang : savagnin, trousseau, poulsard, pinot noir, chardonnay… mais aussi andalouz, melon, corbeau, mézy, rosette, gosse, et enfariné.

L’Enfariné doit son nom à la pellicule blanche et farineuse qui recouvre ses petites baies rondes à maturité. Louis Levadoux, pionnier de l’ampélographie française (source : « Les cépages et leurs noms », 1948), le décrit comme un raisin de table et de cuve, apprécié pour sa résistance et sa capacité à offrir des vins légers, un peu rustiques, mais souples, souvent consommés jeunes.

  • Au XIXe siècle, on retrouve l’Enfariné sur près de 10% des vignes de la région de Poligny et Arbois (source : Inventaire Napoléonien, 1809).
  • Vers 1860, l’Enfariné décline : à peine 2% du vignoble, contre 14% pour le savagnin.

Un effacement progressif qui ne s’explique pas simplement par le goût, mais plonge ses racines dans l’évolution du contexte social, sanitaire et économique du vignoble.

Coup d’arrêt brutal : le phylloxéra, point de bascule pour les vignes anciennes

Il faut imaginer un pays viticole où, du nord au sud, la vigne règne — puis, en quelques années, la catastrophe. Le phylloxéra vastatrix, ce minuscule puceron venu d’Amérique, dévaste le vignoble jurassien à partir de 1879, avec une violence aussi radicale qu’inattendue : 80% du vignoble disparu en quinze ans (source : « Vignes et vins du Jura », François Millardet, 1885).

  • Tout le parcellaire doit être arraché. Les plants sont reconstitués en greffant sur porte-greffes américains, résistants aux attaques.
  • L’heure n’est plus à l’expérimentation, mais à l’efficacité : priorité aux cépages bien connus, productifs, ou jugés « de qualité ».
  • L’Enfariné, plus discret, moins rentable, reste sur le carreau.

Ce traumatisme du phylloxéra, que l’on retrouve partout en France, signe la première grande coupure dans la diversité cépageuse du Jura. L’heure est au choix, voire à l’élimination.

Du localisme à la recherche d’excellence : rationalisation et standardisation

Après la crise, il faut remettre en marche tout le vignoble. Mais le monde rural a changé. Les vignerons cherchent à sécuriser leur récolte et leurs ventes : l’époque est à la sélection des meilleurs cépages, à l’unification des pratiques, souvent dictées par les besoins du négoce, des coopératives, ou plus tard de l’AOC.

Les facteurs de la disparition des anciens cépages comme l’Enfariné sont alors multiples :

  1. Rendements faibles et sensibilité sanitaire : L’Enfariné produit beaucoup de grappes, mais de petite taille, et ses raisins sont sensibles à la coulure et à la pourriture grise, surtout si les vendanges tardent ou si l’automne est humide. Un pari risqué dans un climat capricieux.
  2. Pression économique : Les courtiers, mais aussi les producteurs locaux, privilégient chardonnay, pinot, savagnin, mieux côtés auprès des marchands et des exportateurs à partir des années 1930–1940 (source : annales de la Chambre d’Agriculture du Jura, archives départementales).
  3. Évolution des goûts : À partir du XXe siècle, le goût des consommateurs s’oriente vers des vins plus corsés, colorés, aptes à la garde. Les vins issus de l’Enfariné, décrits comme légers, peu colorés, se retrouvent à l’écart de cette évolution.
  4. Naissance de l’AOC : L’AOC Arbois puis Côtes du Jura (1936, 1937) homogénéisent le choix des cépages autorisés. L’Enfariné, désormais jugé mineur, sort du cahier des charges officiel. Un constat : ce qui ne figure pas sur la liste est voué à l’oubli.

D’autres cépages subissent le même sort : le melon à queue rouge, le portugais bleu, le petit béclan… devenus fantômes dans les vignes et les registres viticoles.

L’Enfariné aujourd’hui : ultime survivance et vestiges de sauvages

La disparition de l’Enfariné n’a rien d’un cas isolé. Selon les travaux de l’ampélographe Pierre Galet, plus de 200 cépages étaient encore présents dans la région Bourgogne/Franche-Comté au XIXe siècle. Moins d’une dizaine ont réellement survécu à la crise du phylloxéra, à la standardisation, aux guerres et aux gelées terribles du XXe siècle (source : P. Galet, « Cépages et vignobles de France », 1977).

  • Quelques souches de l’Enfariné existent encore dans de vieux jardins familiaux. Sur une trentaine d’hectares dans les années 1960 en Franche-Comté, on ne compte aujourd’hui — estimation d’après enquête INRA 2021 — plus que quelques rangs dans quatre ou cinq communes (Salins, Poligny, Pupillin, Chamole).
  • Des conservatoires ont été créés, notamment à Torpes (Doubs) ou à Arlay, pour préserver le patrimoine variétal et identifier les souches dignes d’intérêt (source : Conservatoire des Cépages Anciens de Torpes).
  • Quelques vignerons audacieux mènent des essais de micro-vinification — les vins issus de l’Enfariné se montrent frais, floraux, d’une grande finesse. Mais les quantités sont confidentielles, entre 20 et 50 bouteilles par an, souvent réservées à la famille ou aux échanges entre passionnés.

Pourquoi sauver (ou ressusciter) l’Enfariné ?

La disparition de l’Enfariné soulève une question essentielle : que perd-on à laisser s’éteindre ces variétés ? Au-delà de la nostalgie ou de la curiosité patrimoniale, la biodiversité cépageuse mérite l’attention pour plusieurs raisons.

  • Résilience climatique : Certains cépages anciens, bien adaptés à leur terroir d’origine, résistent mieux à la sécheresse ou à certaines maladies. Or, le climat du Jura se réchauffe : +1,4°C en un siècle, selon Météo France. Des essais montrent que l’Enfariné, peu sensible aux coups de soleil, pourrait regagner de l’intérêt face aux canicules à répétition.
  • Biodiversité génétique : Le pool génétique de la vigne se réduit drastiquement : selon l’OIV, 13 variétés couvrent 90% du vignoble mondial en 2020. Un appauvrissement préoccupant pour l’avenir (source : OIV, statistiques mondiales de la vigne). L’Enfariné, comme d’autres cépages oubliés, participe à la diversité génétique nécessaire aux résiliences futures.
  • Diversité gustative : La richesse du Jura, c’est aussi la possibilité, pour le buveur curieux, de goûter ce que le passé a engendré de singulier, de rare. Ressusciter l’Enfariné, c’est rappeler ce que les vins modestes peuvent apprendre sur la patience, l’acidité fine, la fragilité des arômes.
  • Patrimoine vivant : Derrière chaque cépage il y a une histoire, des familles, des gestes, une culture de la vigne qui mérite reconnaissance et transmission.

À l’écoute du futur : renaissance annoncée ou disparition assumée ?

Disparition de l’Enfariné, oubli du melon à queue rouge, extinction programmée du gros béclan… Certains voient dans ces pertes une marche inévitable du progrès. D’autres y lisent une alarme.

Depuis 2015, quelques domaines innovants, comme Domaine des Bodines ou Domaine des Matheny, replantent des pieds d’Enfariné sur quelques ares, donnant naissance à des bouteilles expérimentales — impossibles à commercialiser en AOC, mais précieuses pour la mémoire collective.

Des initiatives collectives émergent : la Route des Cépages Méconnus (pilotée par le C.I.V.J.), propose aux vignerons de valoriser ces cépages oubliés, d’explorer de nouveaux assemblages, d’ouvrir la voie à une diversité retrouvée.

En parallèle, les conservatoires ampélographiques du Jura collaborent avec l’INRA, le Syndicat des Vins du Jura, et les écoles d’agronomie pour caractériser les souches patrimoniales, en dresser les profils aromatiques, et — peut-être — leur offrir une deuxième vie.

L’Enfariné : un cépage fantôme, mais une leçon bien vivante

Que reste-t-il de l’Enfariné ? Quelques ceps têtus. Une poignée de carnets de laboratoire, des souvenirs d’anciens, des articles discrets, parfois emplis de mélancolie, parfois portés par la joie de la découverte.

Il n’a pas la puissance du savagnin, la générosité du chardonnay, ni les reflets précieux du trousseau. Mais il raconte la complexité du Jura, cette terre de disparus, de preuves fragiles, d’audaces minuscules. Il enseigne la modestie : rien n’est jamais acquis, ni perdu pour toujours.

Retrouver, goûter, cultiver l’Enfariné — c’est tendre l’oreille à ces voix à demi effacées, et redire, bouteille après bouteille, que l’histoire du vin n’est jamais écrite d’avance.

Sources :

  • Pierre Galet, « Cépages et vignobles de France » (1977)
  • Louis Levadoux, « Les cépages et leurs noms » (1948)
  • Inventaire Napoléonien, 1809 (Archives départementales du Jura)
  • Annales de la Chambre d’Agriculture du Jura
  • OIV, Statistiques mondiales de la vigne, 2020
  • Conservatoire des Cépages Anciens de Torpes
  • Météo France, évolution climatique du Jura, 2023
  • C.I.V.J. (Comité Interprofessionnel des Vins du Jura)
  • Enquête INRA, 2021, « Situation des cépages anciens en Franche-Comté »

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