Gouais blanc, l’ancêtre de l’Europe viticole
Gouais, cousin sauvage du Chardonnay, occupe une place à part dans les lignages ampélographiques. On le retrouve dès le Moyen Âge, planté par les paysans tandis que la noblesse préfère le pinot. Il était jugé rustique, prolifique et peu regardant sur la qualité des sols. Le gouais blanc n’a pas seulement nourri les Jurassiens : il a façonné la base génétique d’au moins 80 grands cépages européens, dont le gamay, l’aligoté, le melon, le riesling ou même le fameux chardonnay ! Une paternité patiemment révélée par les analyses génétiques de l’INRA dans les années 1990 [source : INRA, “Genetic Relationships among Grapevine Cultivars from Northeastern France”].
On trouve encore de rares pieds de gouais dans des sélections massales. Quelques vignerons en Franche-Comté, dans la vallée de la Seille et du côté de Salins-les-Bains, tentent timidement la replantation. Le vin donne une acidité vive, des notes de pomme verte, parfois une rusticité bienvenue avec les produits de la région : comté vieux ou saucisse de Morteau.
Enfariné noir, la poussière des siècles
Surnommé “enfariné” pour le voile blanc sur sa peau noire, le cépage tenait autrefois une place d’honneur sur les coteaux calcaires du Revermont. Présent sur au moins 500 hectares dans les années 1890 [source : P. Galet, Dictionnaire encyclopédique des cépages], il a quasiment disparu — il ne reste aujourd’hui que quelques rangs dans des conservatoires ou chez des vignerons obstinés, comme la famille André-Jeandin à Gevingey.
C’est un raisin tardif, sensible à l’oïdium mais généreux, donnant des vins légers, très colorés, acidulés et frais, à la buvabilité presque dangereuse. L’enfariné tenait compagnie au poulsard sur toutes les tables paysannes du Jura central. Certains paysans le pressaient rosé à la Saint-Martin — une tradition qu’on retrouve dans les Carnets d’Adrien Gabriel, archiviste du XIXe siècle à Lons-le-Saunier.
Petit beclan, l’enfant secret des combes
Le “beclan” jalonnait discrètement les parcelles ombragées de la vallée de la Cuisance et des abords d’Arbois. C’est un cépage rouge, rare, à la grappe compacte et au grain croquant, longtemps utilisé pour renforcer la couleur des assemblages. Son nom, peut-être tiré du mot “bec” (becqueté, attaqué par les oiseaux), rappelle combien la faune en était friande.
D’après le Répertoire ampélographique du Jura, le petit beclan couvrait environ 150 hectares avant la crise du phylloxéra, principalement sur les marnes bleues. Ses vins étaient faiblement alcoolisés, étonnamment parfumés (airelle, groseille, violette), consommés jeunes — le vin de soif par excellence, victime tout à la fois de la mode du boisé et de l’évolution du climat.
- Origine : Jura central, Val d’Arbois
- Caractéristiques : grains serrés, maturation précoce, rusticité
- Parfum typique : violette, groseille, airelle
Peloursin et autres fantômes rouges
Le peloursin n’a pas, lui non plus, quitté les mémoires. C’est un rouge profond, à la peau épaisse, parent du cépage duras du Sud-Ouest et du prunelard. Sa génétique est même à l’origine du durif (ou petite sirah californienne). Dans le Jura, il n’est plus qu’un écho, mais son souvenir hante les assemblages anciens.
On pourrait aussi citer le “mézy”, le “rouge queue de coq”, le “mariot”, ou encore le “fougeat”, tous peu ou prou disparus, chacun porteur d’un goût, d’une adaptation à telle parcelle, à tel microclimat.