Un patrimoine vivant, aux marges du vignoble jurassien

Le Jura, terre de contrastes et d’obstination, abrite un nombre surprenant de cépages oubliés, presque effacés par le temps et la standardisation du vignoble. Si l’on connaît l’attachement jurassien au savagnin, au poulsard et au trousseau, une multitude de variétés discrètes survivent dans l’ombre. Aujourd’hui, ces cépages forment un patrimoine vivant que quelques vignerons, associatifs ou chercheurs maintiennent à flot, parfois sur de minuscules parcelles. Ils racontent l’histoire d’une région où la conservation des patrimoines n’est pas une affaire de musée, mais une pratique vivante, attentive aux nuances de sol et de climat. Explorons les lieux, les acteurs et les enjeux de cette préservation.

Quels sont ces cépages oubliés du Jura ?

Avant de partir à leur recherche, il faut nommer ces cépages qui, autrefois, faisaient la diversité du vin jurassien. On retrouve dans les archives et les vignes :

  • Le melon à queue rouge – aussi appelé « Melon d’Arbois », cépage blanc ancien longtemps confondu avec le chardonnay, mais plus délicat et effacé aujourd'hui.
  • L’enfariné – blanc à la pellicule duvetée et cireuse, jadis répandu dans tout le Revermont.
  • Le gouais (ou gouais blanc) – parent oublié du chardonnay, précoce mais peu productif.
  • Le portugais bleu – rouge sombre, planté jusqu’au début du XXe siècle.
  • Le petit béclan et le grand béclan – rouges locaux, résistants aux maladies et à l’humidité.
  • Le gros verjus – blanc acide autrefois valorisé sur la Côte de l’Étoile.
  • Le gamay blanc Gloriod – rareté vivace mais confidentielle.
  • Le trousseau gris – mutation du trousseau connu, planté par poignées dans quelques vignes d’amateurs.

À la fin du XIXe siècle, le Jura hébergeait une vingtaine de cépages différents (source : Recensement Palissy, Inventaire des cépages anciens de Franche-Comté).

Pourquoi ont-ils disparu des cartes et des verres ?

Le premier bouleversement, c’est le phylloxéra à la fin du XIXe siècle. Il ravage 90 % des vignes du Jura en vingt ans (source : Comité interprofessionnel des vins du Jura). Les replantations favorisent alors la monoculture de quelques variétés robustes, mieux adaptées aux porte-greffes américains. Les politiques agricoles du XXe siècle, la demande commerciale et la simplicité qu’apporte la réduction de l’encépagement renforcent l’érosion de la diversité variétale.

La réglementation de l’AOC joue aussi. Le décret du 31 octobre 1936, fondateur de l’AOC « Côtes du Jura », ne reconnaît que cinq cépages principaux à l'appellation. Dès lors, ceux qui échappent à la liste sont arrachés ou relégués à une exploitation familiale, en dehors des circuits de marché.

Où survivent ces cépages oubliés aujourd’hui ?

Dans les vignes conservatoires : la mémoire vivante

  • Le conservatoire ampélographique de Château-Chalon Installé en 2004 sur 1,2 hectare, il sauvegarde une trentaine de cépages disparus ou menacés, avec pour mission de préserver la diversité patrimoniale et d’étudier leur comportement face au changement climatique (source : Domaine de la Pinte, INRAE). Les plants y sont multipliés par bouturage, parfois replantés dans des microparcelles partenaires.
  • La collection du lycée agricole de Montmorot (Jura Sud) Cette vigne-école biocertifiée préserve une douzaine de cépages anciens, dont le melon à queue rouge et le gros béclan. On y trouve également les cépages hybrides témoins de la période de crise phylloxérique.

Chez quelques vignerons téméraires : une poignée de résistants

  • À Pupillin : domaine Pierre Overnoy Ces vignerons cultivent, sur de petites lignes en bordure de parcelle, de l’enfariné, du melon à queue rouge ou du gamay blanc. Les rendements sont minuscules, les bouteilles des raretés jamais commercialisées à grande échelle. Elles servent à l’assemblage spécifique ou à l’expérimentation.
  • Autour de Poligny et d’Arbois : initiatives individuelles Des familles de vignerons maintiennent, pour la tradition ou le plaisir, de minuscules parcelles (moins de 0,1 hectare) avec une poignée de pieds de cépages anciens, parfois séparés par des treilles ou des haies.
  • Les biodynamistes d’Arlay et la Fruitière de Voiteur Certaines coopératives acceptent de presser quelques kilos de ces raisins « hors cadre » pour en obtenir du jus, voire du vin destiné à la consommation des associés – pas à la vente officielle.

Dans les jardins ruraux et chez des amateurs éclairés

Le Jura recèle encore, dans des potagers, sur des treilles anciennes ou en lisière de forêts, quelques ceps de melon à queue rouge, d’enfariné ou de portugaise bleue. Il s’agit là d’une mémoire villageoise, préservée par des jardiniers passionnés et redécouverte épisodiquement lorsqu’un pied survit à l’arrachage ou à la friche.

Redécouvrir et sauvegarder : initiatives et perspectives

Le travail scientifique et associatif

  • INRAE Dijon et Vignes Vivantes Programmes de recensement, identification génétique et multiplication de cépages locaux. Le Projet « Cépages d’Autrefois » (2017-2023) a permis de sauver 11 variétés du Jura en voie d’extinction.
  • Association des Vins Naturels du Jura Promotion de cuvées micro-parcellaires, organisation de dégustations collectives où l’on goûte les béclans, enfarinés ou autres, souvent sous la forme de « vins de France » pour contourner l’AOC.
  • Slow Food Franche-Comté Inclusion du melon à queue rouge à l’Arche du Goût, sensibilisation au patrimoine ampélographique auprès du grand public.

La question de la replantation

Replanter d’anciens cépages, c’est aussi un défi réglementaire. Seuls les cépages inscrits au Catalogue Officiel des Variétés de Vigne peuvent être plantés et vinifiés pour la commercialisation, hors exceptions et micro-vinifications à visée expérimentale. En 2022, la France compte plus de 300 variétés officiellement présentes, mais moins de 10 sont répertoriées dans l’AOC du Jura. La réintroduction du melon à queue rouge ou de l’enfariné suppose un travail patient, sur 10 ans et plus, pour obtenir une dérogation ou prouver la viabilité agronomique du cépage.

Goûter aujourd’hui les cépages du passé : est-ce possible ?

Dégustations confidentielles et ventes exceptionnelles

  • Les cépages oubliés sont rarement vinifiés seuls. On les retrouve soit en assemblage expérimental (1 ou 2 % de la cuvée), soit dans des « bouteilles pirates » réservées aux initiés.
  • De temps à autre, des salons (notamment le Salon des Vins Naturels à Montigny-lès-Arsures) proposent la dégustation d’un enfariné, d’un gamay blanc Gloriod ou d’un béclan, avec mention du caractère non commercial du produit.
  • Il est quasiment impossible d’acheter un vin 100 % cépages oubliés du Jura en commerce traditionnel. Ces bouteilles existent surtout dans les caves des vignerons, ouvertes lors de rencontres ou de visites confidentielles.
Cépage Surfaces recensées (2023) Localisation
Melon à queue rouge Moins de 1 hectare Arbois, Pupillin, conservatoire de Château-Chalon
Enfariné Quelques rangs Poligny, vignes de collection, collections privées
Gros béclan Environ 0,15 hectare Côtes du Jura conservatoire
Portugais bleu < 0,05 hectare Jardins privés, Château-Chalon

Patrimoine, climat et avenir : les nouveaux enjeux des cépages oubliés

Le retour en grâce des cépages oubliés du Jura n’est pas qu’une affaire d’histoire ou de mémoire. Avec le changement climatique, certains révèlent des aptitudes remarquables à s’adapter à la chaleur, à la sécheresse, ou à la pression des maladies fongiques. Le melon à queue rouge résiste bien à la pourriture grise : un argument décisif à l’heure où la région subit des étés plus orageux et des printemps précoces.

La sauvegarde de cette diversité végétale, c’est aussi une façon de faire parler le vin autrement. Goûter un vin issu d’un enfariné ou d’un béclan aujourd’hui, c’est faire l’expérience d’arômes oubliés, réfugiés quelque part entre la framboise sauvage, l’herbe de la Saint-Jean et la craie mouillée.

Pour les vignerons, l’enjeu dépasse la simple curiosité. Il s’agit d’armer le vignoble de demain, de garder ouverte la porte des possibles, de ne pas oublier que chaque pied de vigne peut raconter autrement la complexité du Jura.

Rien ne dit que ces cépages abandonneront à nouveau le devant de la scène. Mais leur rare présence, çà et là, témoigne de la vitalité d’une région qui sait murmurait ses secrets à ceux qui savent écouter – ou goûter.

Sources et pour aller plus loin :

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