Le Béclan, témoin d’un Jura enfoui

Quand on pousse la porte des caves jurassiennes aujourd’hui, on s’attend à retrouver le trousseau, le savagnin ou le poulsard. Pourtant, derrière la poussière des archives et quelques rangs sauvés par passion, le Béclan existe toujours, bravant les décennies d’oubli. Si ce cépage ancien, quasiment effacé du paysage local au XXe siècle, fait l’objet aujourd’hui d’un renouveau d’intérêt, c’est bien parce qu’il a quelque chose de singulier à dire. Mais que raconte le Béclan dans le verre que ne disent pas déjà les grands cépages actuels du Jura ?

Pour comprendre le goût du Béclan, il faut d’abord en saisir la mémoire : ce rouge du passé, à la peau épaisse et juteuse, accompagnait autrefois la diversité de nos coteaux. Sa disparition progressive doit beaucoup à l’arrivée, à la fin du XIXe siècle, du phylloxéra, puis à l’effacement progressif des cépages jugés « rustiques » au profit d’autres, perçus comme mieux adaptés à la production moderne (source : Pierre Galet, Dictionnaire encyclopédique des cépages).

Béclan : une génétique et un enracinement à part

Le Béclan est un cépage teinturier, à la peau noire et à la pulpe colorée, souvent confondu avec d’autres variétés locales comme l’Enfariné noir. L’ampélographie récente le distingue nettement, sa feuille étant légèrement bullée et dotée de dents courtes. Il fait partie de la grande famille des Noiriens. Inscrit aujourd’hui en tant que cépage d’intérêt patrimonial sur la liste officielle (arrêté du 13 septembre 2022, INAO), il ne compte guère plus de quelques rangs épars, principalement du côté d’Arlay, de Poligny ou L’Étoile.

  • Surface plantée : Moins de 3 hectares recensés (Sources INAO 2023)
  • Cycle végétatif : Précoce, il résiste bien au froid mais craint les printemps humides et le mildiou
  • Rendements historiques : Modérés, entre 30 et 40 hl/ha

Profil aromatique : ce que murmure le Béclan

Le goût du Béclan interpelle par sa franchise et sa différence, aussitôt qu’on le compare au trousseau ou au poulsard. Une récente dégustation menée par la Société de Viticulture du Jura (mars 2022, Lons-le-Saunier) permet de synthétiser les grandes tendances :

  • Couleur : Dense, robe rubis sombre, souvent plus foncée que le trousseau, très éloignée du voile clair du poulsard.
  • Nez : Notes de mûre sauvage, de griotte, mais surtout une pointe végétale rappelant la rafle, nuances de pivoine, parfois une rusticité poivrée qui évoque le Gamay du Beaujolais historique (cf. travaux de Denis Dubourdieu, ISVV Bordeaux).
  • Bouche : Attaque vive, tanins marqués mais souples. Acidité bien présente, petit grain, laissant une impression de fraîcheur, presque une légère salinité en finale, bien différente de la douceur caressante du poulsard ou de la structure tannique du trousseau. En bouche, la mûre juteuse côtoie un noyau d’austérité, comme si la pierre et l’argile s’invitaient dans le fruit.

Un détail ressort souvent : le Béclan laisse un goût de foin sec et de feuille morte, une touche terrienne et paysanne – souvenir probable de la polyculture qui régnait sur les coteaux jurassiens jusqu’au milieu du XXe siècle. On note aussi une acidité plus tranchante, qui, à l’aveugle, peut désarçonner les amateurs d’arômes solaires.

Comparaison sensorielle : Béclan vs trousseau, poulsard et savagnin

Cépage Couleur Arômes principaux Structure en bouche
Béclan Rubis profond à noir Mûre, griotte, pivoine, rafle Tanin présent, acidité fraîche, salinité, foin sec
Trousseau Rouge rubis intense Fraise, épices, poivre blanc Puissant, tannique, finale longue
Poulsard Rouge très clair Fruits rouges frais, floral Léger, peu tannique, délicat
Savagnin Jaune doré Noix, pomme verte, épices Acidité marquée, ampleur, gras

On comprend ainsi la place à part du Béclan : un rouge terrien, rustique et frais, fidèle compagnonnage des charcuteries fumées et des plats simples des tables comtoises. Sa fraîcheur acide et ses tanins raffinés l’éloignent du soleil du trousseau, de la transparence du poulsard et du caractère oxydatif des blancs de savagnin.

Pourquoi le Béclan s’est effacé face aux cépages actuels

  1. La rentabilité précaire : Son rendement, dépendant du millésime et de l’attention constante à la vigne, ne pouvait rivaliser avec un pinot noir ou même un trousseau, plus productif et facile à vendre.
  2. La sensibilité aux maladies : Si le Béclan supporte bien les froids, il craint fortement l’oïdium. Sa peau épaisse ne protège pas autant des attaques fongiques que celle du trousseau.
  3. La mode œnologique : Le XXe siècle a privilégié les vins rouges plus souples, moins acides, aux tanins limés. Le Béclan, avec son franc-parler rustique, ne collait plus à ces attentes.

Une vinification exigeante, pour une authenticité retrouvée

La réussite d’un Béclan exige du vigneron patience et humilité. Peu de levures indigènes spontanées, une extraction rapide pour dompter ses tanins, et un élevage prudent sur lies : cette rigueur rappelle le soin exigé par le pinot noir en Bourgogne ou la mondeuse en Savoie.

Certains vignerons jurassiens, comme Philippe Chatillon à Poligny ou le Domaine Berthet-Bondet à Château-Chalon, mènent aujourd’hui quelques essais sur de micro-parcelles. Le retour du Béclan accompagne la redécouverte des vins patrimoniaux, et la demande croissante de vins moins standardisés, expression d’un lieu et non d’un style.

  • Vinification courte : Macération pelliculaire réduite à 5-7 jours
  • Élevage en cuve inox ou fût ancien pour préserver la fraîcheur
  • Dégustation jeune conseillée : Deux à trois ans après la récolte

Béclan et terroir jurassien : une empreinte significative

Le Béclan a pour lui la mémoire de terroirs pauvres, sur marnes grises ou argiles ferrugineuses, souvent plantés en côteaux abrupts, parfois en complantation avec d’autres rouges de l’ancien temps : enfariné, petit beclan, gouais. Cette diversité paysanne se traduit dans le verre par une identité tranchée, où la minéralité joue un rôle moteur – comme un rappel à la terre dont il tire sa vigueur.

Dans les années 1850, on recensait encore près de 200 hectares de Béclan sur le Revermont, du côté de Voiteur jusqu’à Salins-les-Bains (source : Ampélographie française, Viala & Vermorel). Cette présence s’est étiolée avec l’épidémie de phylloxéra puis le remembrement agricole, et seule la passion de quelques vignerons empêche aujourd’hui sa disparition totale.

À la table : avec quels mets le Béclan s’exprime-t-il ?

  • Saucisse de Morteau et pommes de terre sautées : le duo classique, où le vin tempère la puissance fumée du plat.
  • Terrine de lièvre ou pâté de campagne : pour accompagner ses notes végétales et giboyeuses.
  • Cancoillotte tiède : la fraîcheur du Béclan allège ce fromage emblématique du Jura.
  • Volaille rôtie, salade de pissenlits : la verdeur du vin fait ressortir la chair jaune de la volaille, la rusticité du pissenlit.

Le Béclan ne cherche pas le compagnonnage des sauces lourdes ou des plats méditerranéens. Il s’accorde aux produits simples, de la ferme et du jardin, là où la fraîcheur, la verdeur et la terre font loi.

La place du Béclan dans le renouveau du vignoble jurassien

Le retour du Béclan pose une question brûlante pour l’avenir : faut-il réserver dans nos vignobles la place essentielle à ces cépages anciens, peu productifs, mais essentiels à la diversité patrimoniale ? Depuis 2020, l’AOC Côtes du Jura tolère l’assemblage expérimental de Béclan dans certaines cuvées rouges ou rosées. Les vignerons engagés dans le collectif « Cépages Oubliés du Jura » militent pour sa réhabilitation, invoquant non seulement la richesse génétique mais aussi la réponse potentielle au changement climatique : les cycles courts et l’acidité du Béclan pourraient devenir des atouts dans les décennies à venir (Source : INAO, 2023).

Si le Béclan persiste, c’est moins par simple nostalgie que par la conviction que la diversité donne de la force au vin. Là où les rouges du Jura offraient une gamme étroite, le Béclan permet d’entendre une voix presque disparue, un goût de terroir sans filtre, franche mais pas brutale. Pour les curieux et les passionnés, c’est l’occasion de retrouver, le temps d’un verre, un morceau d’histoire vive – et l’espoir que la terre jurassienne n’a pas encore tout livré de ses secrets.

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