L’improbable voyage d’un cépage jadis courant

Le vignoble jurassien a ce pouvoir singulier : il conserve, dans les plis de ses collines et l’ombre fraîche de ses caves, la trace d’histoires anciennes. Parmi elles, celle du béclan, cépage éclipsé que seuls quelques arpents, quelques conservateurs de la vigne et de la mémoire évoquent encore. Son nom glisse, tranquille, dans les conversations des vignerons lors de brèves accalmies. Mais qui se souvient vraiment du béclan, et à quoi doit-on sa disparition ? Il est temps de lui redonner voix.

Le béclan, un enfant du Jura et de la Bourgogne

Avant de tomber dans l’oubli, le béclan fut longtemps l’un des visages du vignoble jurassien. Son origine, incertaine mais intrigante, se situe à la confluence des terres du Jura et de la Bourgogne. Ampélographiquement parlant, il a été longtemps confondu avec des variétés voisines — le gouais blanc notamment, avec qui il partage quelques traits sauvages et une vigueur bien connue des anciens. Les relevés historiques, tels que ceux de Victor Pulliat (l’une des plus grandes références de l’ampélographie du XIXe siècle), désignent pourtant bien le béclan comme une variété propre au Jura dès le XVIIIe siècle, sous des orthographes variables : « béclan », « béclans » ou « beslan » selon les villages (source : Bibliothèque nationale de France, “Ampélographie”, V. Pulliat).

Son origine exacte n’est cependant confirmée ni par une analyse génétique exhaustive (peu d’études récentes s’y intéressent) ni par une filiation limpide à d’autres grandes familles de cépages. Mais une chose est sûre : le béclan a prospéré en Jura, sur les pentes argileuses et marneuses, notamment autour de Poligny et d’Arlay. Que dit-on de ses grappes ? Petites, bien serrées, à la peau épaisse et glauque ; un raisin aussi discret que robuste, adapté aux froids tardifs et capable de donner des vins toniques, dotés d’une pointe d’acidité presque citronnée.

De la splendeur à l’effritement : l’âge d’or du béclan

Pour mesurer ce que fut le béclan, il faut remonter à l’époque où le Jura comptait, vers 1850, près de 20 000 hectares de vignoble, soit presque dix fois la surface actuelle (source : Le Monde, 2000). Le béclan figurait alors parmi la dizaine de variétés majeures du secteur, jouant son rôle aux côtés du poulsard, du trousseau, du melon à queue rouge ou du savagnin.

  • Le béclan fournissait une base solide pour l’assemblage, donnant aux vieilles cuvées jurassiennes leur chair et leur acidité.
  • Sa précocité et sa productivité le faisaient apprécier dans les secteurs où la vigne affrontait les rudesses du climat continental.
  • Certains domaines lui destinaient des cuvées mono-cépage, en vins clairs encore discrets, mais les classiques lui réservaient une place dans l’ombre des prélèvements de vendanges, souvent mêlé au gamay ou à l’enfariné noir.

À cette époque, les vignobles du Revermont — zone centrale du Jura viticole — regorgent de petites parcelles plantées de béclan, mêlé sciemment aux autres cépages pour assurer la réussite des vendanges quelles que soient les saisons.

Pourquoi le béclan a-t-il disparu ?

Si le béclan a survécu pendant deux siècles, sa chute fut rapide et brutale. Plusieurs domaines se sont vus contraints, dès la fin du XIXe siècle, d’abandonner ce cépage à cause d’un enchaînement impitoyable de crises.

  1. Le phylloxéra : Comme tant de cépages autochtones, le béclan fut victime dès 1877 de l’invasion du phylloxéra. Entre 1880 et 1890, l’essentiel des pieds furent arrachés ou moururent, et lors de la replantation, d’autres cépages prirent le relais.
  2. La législation : Les lois successives, dont celles de 1935 (création des AOC), favorisèrent les cépages “nobles” et adaptèrent le vignoble à la demande commerciale. Le béclan, peu connu hors du Jura, disparut alors des listes officielles, relégué au rang des cépages dits “accessoires” ou “mineurs”.
  3. L’évolution du goût : Après la Seconde Guerre mondiale, avec la recherche de profils aromatiques plus ronds, la typicité acide et rustique du béclan séduisait moins le consommateur moderne. Il ne subsistait alors plus que dans quelques rangs, de-ci de-là, entretenus par ferveur historique plus qu’intérêt œnologique.

En 1968, l’Office national interprofessionnel des vins (ONIVINS) décrit le béclan comme “pratiquement disparu” ; il ne subsiste alors qu’une poignée d’hectares, souvent en cohabitation avec d’autres cépages de conservation (ONIVINS, archives 1968).

Physionomie et caractère : à quoi ressemble le béclan ?

  • Grappes : petites à moyennes, compactes, portées par un bois vigoureux et court.
  • Raisin : baies bleutées, pellicule couverte d’une pruine intense, chair acide et ferme.
  • Feuilles : arrondies, à cinq lobes, sinus pédonculaires fermés, coloration automnale dorée.
  • Résistance : tolère l’oïdium mieux que le mildiou, sensible au botrytis tardif mais adapté aux années fraîches.

Ces traits sont mentionnés dans le Dictionnaire des cépages de Pierre Galet (2000) et confirment le côté rustique, presque sauvageon, du béclan. C’est un cépage au rendement soutenu mais parfois irrégulier ; il ne convenait donc pas aux exploitations à la recherche d’une régularité commerciale accrue.

Que valaient les vins issus du béclan ?

Les récits des aïeux et les vieux manuels d’œnologie locale décrivent des vins clairs, acidulés, à la robe rouge tendre et au nez discret. Le béclan produisait des vins francs, d’une grande fraîcheur, peu alcoolisés (10% vol. en moyenne), plutôt destinés à être bus jeunes, parfois utilisés pour “couper” des assemblages ou donner du nerf à des jus plus volumineux mais moins éclatants.

On parlait même, à Arlay, de “vin d’ouvrier” : le béclan se retrouvait sur les tables populaires, désaltérant, vivace, parfait pour les repas du quotidien. Certains domaines tentaient la macération carbonique ou un passage sous bois, mais la structure tannique limitée ne lui permettait guère de vieillir longtemps. D’aucuns le rapprochent, dans son profil classique, du gamay dans ses expressions les plus épurées.

Béclan : sauvegarde et renaissances timides aujourd’hui

Aujourd’hui, le béclan doit sa survie à une poignée d’amateurs éclairés. Depuis la fin des années 2000, quelques associations de sauvegarde des cépages rares — “Les Vignes de l’Arc-en-Ciel”, à Arlay, ou la section jurassienne de l’Association Française pour la Conservation des Cépages Anciens — tentent l’impossible : sauvegarder quelques pieds, multiplier les marcottes, et offrir au béclan une (minuscule) surface d’expression.

  • En 2020, moins d’un demi-hectare de béclan était recensé dans toute la région, réparti sur trois parcelles témoins (source : Association Cépages Anciens Jura).
  • La fiche officielle du Catalogue national des variétés de vigne le classe comme “cépage accessoire toléré” uniquement dans les vignes conservatoires (PlantGrape).

Face à l’uniformisation du vignoble européen, la cause du béclan est devenue emblématique du combat pour la sauvegarde du patrimoine ampélographique. Ces efforts, largement bénévoles, permettent l’organisation de micro-vinifications parfois anecdotiques, le temps d’une fête locale ou d’une dégustation éducative.

En 2015, le Conservatoire variétal d’Arlay a permis la mise en bouteille de 47 litres d’un vin issu exclusivement de béclan, partagé entre les membres et les vignerons-curieux. Une expérience rare où le cépage, concentré, signalait un retour inattendu de son acidité vibrante, de fines notes de groseille, et ce soupçon de rusticité propre à son histoire.

Patrimoines à sauver : un levier pour penser le Jura de demain

Plus qu’un simple cépage oublié, le béclan témoigne de la complexité et de la générosité du patrimoine viticole du Jura. À l’heure où l’on cherche à diversifier les cépages face au changement climatique, la redécouverte du béclan offre réflexion et dialogue. Faut-il, pour garder vivante l’âme du Jura, ouvrir des portes aux cépages de mémoire ?

Les questions demeurent ouvertes, et le béclan continue de hanter le terroir jurassien comme un arrière-goût sablonneux et vif. Ses grappes, trop rares, racontent le courage d’une terre à la fois fière de ses racines et attentive à son avenir.

Sources principales :

  • Victor Pulliat, Ampélographie
  • Pierre Galet, Dictionnaire des cépages
  • Le Monde, 2000, Le Jura se fait moins discret
  • PlantGrape
  • Association pour la Conservation des Cépages Anciens, section Jura

En savoir plus à ce sujet :