Une mosaïque de l’oubli : la réalité des vieux cépages jurassiens

S’il est vrai que les noms qui font vibrer le Jura sont savagnin, trousseau, poulsard, chardonnay, il subsiste à l’ombre des coteaux quelques conservatoires émouvants de cépages oubliés. Dans les hauteurs des Planches-près-Arbois, sur les talus de Montigny-lès-Arsures, en lisière de murets moussus à Pupillin ou sur la marne bleuie du Vernois, le promeneur attentif apercevra parfois les feuillages singuliers du melon à queue rouge ou du portugais bleu. Ce sont là des témoins d’un patrimoine viticole d’une diversité insoupçonnée. Pour qui veut comprendre, il ne suffit pas de chercher un nom sur une étiquette : il faut s’aventurer dans la géographie des micro-parcelles et recueillir l’histoire de celles et ceux qui continuent d’y greffer la rareté.

État des lieux : que reste-t-il des cépages rares du Jura ?

Les chiffres, ici, parlent d’eux-mêmes. Moins de 3 hectares recensés pour l’ensemble de ces variétés hors normes selon l’INAO en 2023 (Comité interprofessionnel des vins du Jura). On en compte, selon les années, de 20 à 50 ares pour des cépages tels que le melon à queue rouge ou l’enfariné, confinés à des rangs isolés ou à des parcelles d’essais. Certains, comme le poulsard blanc, ne subsistent parfois que sur quelques ceps rudimentaires, patiemment multipliés par bouturage.

  • Melon à queue rouge: 40 ares environ (source : INAO 2023)
  • Enfariné: 30 ares, souvent disséminés en complantation
  • Portugais bleu: moins de 10 ares, parfois simple survivance familiale
  • Poulsard blanc: quelques ceps isolés, menacés d’extinction
  • Béclans, mézy, …: présence plus anecdotique, souvent en collection

Leur disparition doit beaucoup au phylloxéra, à la mécanisation, puis à la rationalisation des encépagements. Mais leurs ultimes bastions existent encore, souvent grâce à des vignerons obstinés — parfois à titre expérimental, parfois en vinification confidentielle destinée aux conservatoires ou aux curieux.

Zoom sur trois cépages au bord de la disparition

Melon à queue rouge : la flamme de Montigny-lès-Arsures

Ce cépage à la peau épaisse, cousin du melon de Bourgogne, ne doit sa survie qu’à une poignée de rangs persistants à Montigny-lès-Arsures et quelques souches égarées sur Arbois. La parcelle la plus emblématique se trouve chez la famille Chevassu, où l’on cultive encore 10 ares, grossièrement en bosquets entre les trousseaux. À peine 400 bouteilles produites au domaine de la Tournelle, pure dégustation de botaniste.

  • Situation : Montigny-lès-Arsures, secteur calcaire et argileux, expositions fraîches
  • Résistance : bon comportement face au gel, maturité précoce
  • Intérêt : Vins droits, d’une acidité marquée et d’une belle salinité, mais difficilement valorisables commercialement

Enfariné : un souffle de marne bleue aux Planches-près-Arbois

Son nom tient à la pruine abondante qui nappe les baies d’un voile blanc de farine. Cultivé de façon confidentielle depuis des siècles surtout autour des villages d’Arbois et de Poligny. La micro-parcelle la plus active appartient à la Maison de La Pinte sur les marnes bleues très riches du lieu-dit « En Beaumont ». Le Domaine Ganevat, à Rotalier, soigne aussi quelques rangs en collection.

  • Situation : Planches-près-Arbois, sur marne bleue et expositions nord
  • Utilisation : souvent en assemblage, doté d’une grande finesse, notes florales et légère amertume
  • Conservation : souplesse et fraîcheur en font un produit d’intérêt pour la recherche variétale et l’élargissement du patrimoine génétique

Portugais bleu : la mémoire vive d’un cépage voyageur

Ce cépage à grains noirs et peau pruineuse fut introduit par des saisonniers italiens au siècle dernier. On le trouve chez un ou deux vignerons à Pupillin, dans la combe fraîche de la Route de la Croix, où la famille Overnoy perpétue la tradition sur 5 ares en complantation.

  • Situation : Pupillin, fonds de combe sur marnes et petites argiles légères
  • Spécificité : maturité tardive, sensible à la coulure
  • Avenir : intérêt expérimental principalement, presque jamais commercialisé

Cartographie des dernières parcelles : où trouver ces cépages rares aujourd'hui ?

La majorité de ces cépages subsistent en « taches de léopard », loin de toute logique productiviste. Voici une synthèse, village par village, des zones encore vivantes :

Commune Parcelle/Lieu-dit Cépage rare principal Vignerons remarquables
Montigny-lès-Arsures Le Clos, En Morand Melon à queue rouge Chevassu, Domaine de la Tournelle
Les Planches-près-Arbois En Beaumont, Sous la Roche Enfariné La Pinte
Pupillin Combe de la Croix, Côte de Feule Portugais bleu, Béclans Michel Gahier, Pierre Overnoy
Arbois Sur les Varrons, Les Caves Poulsard blanc (très rare) Collections privées
Rotalier Les Lières Enfariné, autres cépages d’essai Ganevat

À chaque fois, la parcelle se distingue par un sol particulier : argiles lourdes sur marnes pour l’enfariné, calcaire frais à Montigny, argilo-calcaires en transition pour les rouges de Pupillin. C’est le maintien de cette diversité de sols qui justifie la survie de tant de cépages extrêmement localisés.

Pourquoi préserver ces cépages au XXIe siècle ?

Le motif de leur préservation va bien au-delà du folklore. Des recherches menées par l’IFV pôle Jura et le CNRS (Institut Français de la Vigne et du Vin) insistent depuis au moins 2017 sur le rôle de ces cépages rares dans :

  • Le renouvellement génétique du vignoble face au changement climatique ;
  • Leur résistance naturelle à certaines maladies, notamment l’oïdium et l’excoriose ;
  • Leur intérêt organoleptique pour sortir des profils standardisés ;
  • L’attachement à une spécificité locale : à l’instar de la renaissance du trousseau à Moine, chaque succès d’un cépage oublié contribue à la singularité des vins du Jura ;
  • L’apport scientifique : leur ADN enrichit les collections nationales de variétés, utiles pour les sélections clonales de demain.

On signalera qu’à ce jour, seule une infime partie de la production des cépages rares est officiellement commercialisée. Les exceptions figurent dans les cuvées confidentielles de la Maison de la Pinte (« Enfariné », millésime 2022 limité à 600 bouteilles), ou du domaine Ganevat (« Cépages Oubliés », assemblage expérimental).

Anecdotes et histoires de vignes : ces gestes qui sauvent des variétés

Parmi les histoires les plus marquantes figure celle de la « vigne jardin » de Montigny, où l’on trouve encore une dizaine de pieds-mères d’enfariné maintenus par bouturage manuel chaque hiver, hors de toute mécanisation. À Pupillin, il se murmure que la vigne de la famille Overnoy posséderait un cep « lignée unique » du portugais bleu ayant survécu aux gels de 1956 et 1985.

Il faut aussi saluer les efforts discrets des ampélographes amateurs, comme Jean-Claude Servant, qui cataloguent chaque souche dissidente, photographient des grappes en voie d’extinction, et maintiennent des collections dans les jardins conservatoires municipaux (Poligny, Vadans, Montaigu).

Enfin, certains festivals locaux tels que la Fête du Cep à Arbois réservent des dégustations spéciales de vins issus uniquement de cépages rares, une fois par an, pour sensibiliser les nouvelles générations à cette richesse d’arrière-garde souvent victime de l’uniformisation.

Une invitation à découvrir autrement le Jura : pistes pour amateurs et curieux

Pour ceux qui rêvent de mettre un pied — ou un verre — sur les traces de ces cépages rares, plusieurs associations et domaines ouvrent leurs portes hors des circuits classiques. Les « Journées de la Vigne d’Autrefois » à Courtet (été, tous les deux ans) invitent à des balades dans des parcelles historiques, où la diversité végétale est racontée par ceux qui la soignent. Plusieurs caves à Poligny, Pupillin et Arbois proposent sur rendez-vous des séances de dégustation ou d’identification de cépages anciens, souvent accompagnées de récits passionnés de vignerons.

  • La Maison du Vigneron à Arbois : visites thématiques « Vins et cépages oubliés », réservables à l’avance
  • Conservatoire régional de cépages, Poligny : ouvert pour les groupes et ateliers scolaires
  • Domaine Overnoy, Pupillin : dégustations privées, sur invitation

La revitalisation de ces variétés ne tient qu’à la volonté de quelques professionnels, mais aussi aux amateurs prêts à questionner la monoculture. L’émotion d’un verre d’enfariné, la surprise d’un melon à queue rouge ou l’éclat fragile d’un portugais bleu rappellent qu’un vignoble ne se résume pas à une liste d’appellations : c’est un tissage délicat de passions, de gestes presque secrets, et d’îlots de biodiversité à explorer, à défendre, à raconter.

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