Le Mézy : un nom effacé, un cépage à redécouvrir

Le Jura dissimule, sous ses couches de marnes et ses alluvions, un patrimoine viticole d'une incroyable diversité. Parmi les voix silencieuses de la vigne, le Mézy appartient à ces cépages relégués à l’oubli, autrefois cultivés sur les coteaux jurassiens. Il fut l’un de ces cépages discrets, présents dans les archives, sur des étiquettes jaunies, mais absents des verres contemporains. Que sait-on vraiment du Mézy ? Quelles traces a-t-il laissé dans la mémoire des vignerons et dans le paysage végétal de la région ?

Identité du Mézy : origines, synonymies et confusion ampélographique

Le Mézy semble flotter dans une brume de synonymes et d’identités mouvantes, un destin fréquent dans l’ampélographie française d’Ancien Régime. Souvent orthographié "Mésy" ou "Mézi", ce cépage apparaît parfois sous le nom de Mezy blanc ou Meslier, selon Vitis International Variety Catalogue.

La confusion est réelle : certaines sources, telles que l’ouvrage monumental de Pierre Galet, "Dictionnaire encyclopédique des cépages", associent le Mézy à la vaste famille des cépages issus du gouais blanc (Heunisch) et du savagnin, mais aussi parfois au Meslier Saint-François, pourtant principalement implanté en Val de Loire. Ce flou ampélographique s’explique en partie par la tradition orale et les mutations spontanées dans les vieux vignobles, où la sélection massale primait la sélection clonale moderne.

  • Synonymes connus : Mésy, Mézi, Mezy blanc, Meslier, parfois confondu avec Meslier Saint-François.
  • Groupe : Cépage blanc, probablement dans la lignée du gouais blanc et du savagnin.

Le Mézy dans le Jura : aires de culture et usages historiques

Jusqu’au XIXe siècle, le Mézy figure sans bruit dans les recensements viticoles du Jura. D’après l’Abbé Jean Bernard, historien régional, il était présent à Arbois, Salins, Poligny et même sur les coteaux plus frais de la Haute-Chaîne (Revue de Géographie Alpine, 1952). Ce cépage blanc, robuste mais exigeant, était apprécié pour sa résistance au froid et sa précocité relative par rapport au savagnin.

Le Mézy entrait dans la composition des blancs courants, souvent assemblé à d’autres cépages comme le melon d’Arbois, le chardonnay (appelé localement « gamay blanc ») et même, parfois, au trousseau blanc.

  • Aires traditionnelles : Arbois, Poligny, Salins, Haute-Chaîne jurassienne
  • Période de prédominance : XVIIIe - début du XIXe siècle
  • Usages : Vins blancs simples, parfois macvin traditionnel (avant la réglementation moderne), assemblages locaux

Morphologie et profil du cépage : ce que disent les anciens ouvrages

Le Mézy n’a jamais eu droit à une monographie complète, mais quelques descriptions subsistent dans les traités ampelographiques anciens. Selon l’Encyclopédie des Vins et Alcools de France (Larousse, 1967), c’est un cépage vigoureux, à grappes compactes, de taille moyenne, aux baies sphériques jaune-vert à maturité, dotées d’une peau épaisse et d’un jus peu coloré.

  • Feuillage : Feuilles moyennes, orbiculaires, à sinus latéraux peu profonds, denture régulière et peu aiguë.
  • Grappes : Moyennes à compactes, baies serrées, facilité à l’égrappage.
  • Maturité : De mi-saison à précoce, maturité avant le savagnin.
  • Robustesse : Bonne résistance au froid printanier, tolérance correcte au mildiou mais sensible à l’oïdium.

Dégustation et qualité des vins issus du Mézy

Décrire un vin de Mézy aujourd’hui relève autant de l’évocation poétique que de la restitution scientifique. Peu de flacons subsistent ; la mémoire des anciens évoque un vin blanc sec, à la robe pâle, d’expression florale, doté d’une acidité fine et d’un fruité discret rappelant la pomme verte et la poire de curé.

  • Expressivité : Les notes dominantes sont la pomme fraîche, les fleurs blanches (aubépine), mais aussi des touches végétales légères parfois perçues en finale.
  • Structure : Corps léger à médium, finale tendue, faible teneur en alcool (10-11°, rarement plus dans les archives du XIXe siècle d’après State Ampelographic Reports, 1878).
  • Consommation : Jeune, rarement gardé plus de 2 ou 3 ans, contrairement aux savagnins.

Peu adapté à l’élevage sous voile (à l'inverse du savagnin), le Mézy donnait des vins simples, friands, recherchés pour leur fraîcheur à une époque où l’acidité était synonyme de santé et de vigueur.

Déclin, disparition et tentatives de sauvegarde

Comme de nombreux cépages autochtones du Jura, le Mézy a disparu progressivement, victime de plusieurs phénomènes convergents :

  1. Les maladies du XIXe siècle : Phylloxéra, mildiou, oïdium, qui ont décimé les souches traditionnelles et favorisé l’introduction de variétés plus productives ou plus résistantes.
  2. La normalisation viticole : Le XXe siècle a imposé Chardonnay et Savagnin, aux atouts productifs mieux connus et à la valorisation commerciale assurée (sous appellation).
  3. L’abandon progressif des coteaux froids : La déprise agricole et l’exode rural ont accéléré la disparition des vieilles vignes, en particulier sur les terroirs où le Mézy avait trouvé son équilibre.

Aucune trace significative de Mézy aujourd’hui sur les cartes de l’INAO, ni de plantation officiellement recensée. Il subsiste néanmoins quelques souches éparses, entretenues par des ampélographes ou collectionneurs privés (référence : Agrobiosciences).

Patrimoine génétique et perspectives de renaissance

La question du patrimoine ampélographique prend aujourd’hui une force nouvelle. La redécouverte de cépages locaux oubliés s’inscrit dans le mouvement de sauvegarde de la biodiversité, et dans la volonté d’adapter la viticulture au changement climatique.

  • La diversité génétique du Mézy pourrait représenter une ressource pour les recherches sur la rusticité des cépages, leur adaptation aux terroirs marneux et aux épisodes de gel printanier.
  • Quelques démarches de micro-vinification et de multiplication sont à l’étude dans des conservatoires, comme au Centre d’Ampélographie de l’Université de Bourgogne.
  • L’exemple du Mézy rejoint celui d’autres cépages autochtones aujourd’hui réhabilités localement : enfariné, melon à queue rouge, trousseau gris… Leurs renaissances restent cependant fragiles, dépendant souvent de la passion d’un vigneron ou du travail d’une association patrimoniale.

Le Mézy, témoin d’un Jura pluriel

Évoquer le Mézy, c’est rappeler que le vignoble jurassien ne s’est pas résumé à trois cépages. C’est se souvenir que la France des vignes fut longtemps un puzzle de variétés, d’essais, parfois d’échecs, toujours de patientes observations. Mézy, dans l’ombre, raconte, à sa manière, le Jura des villages minuscules, des vignerons discrets, des caves où l’on goûtait le fruit d’une souche unique, au creux de l’hiver.

À l’heure où la vigne interroge son avenir et où les cépages oubliés suscitent l’intérêt des jeunes générations, la mémoire du Mézy reste un fil précieux à ne pas rompre. Qu’il renaisse dans un verre ou s’ancre simplement dans le cœur des vignerons curieux, il témoigne de la prodigieuse diversité et du trésor toujours renouvelé de la Terre Jurassienne.

Pour aller plus loin : sources et repères

  • Pierre Galet, Dictionnaire encyclopédique des cépages, Editions Hachette, 2000
  • Vitis International Variety Catalogue
  • Abbé Jean Bernard, Le vignoble jurassien (manuscrit inédit), cité par la Revue de Géographie Alpine n°40, 1952
  • INAO, Liste des cépages autorisés, site INAO
  • Agrobiosciences, dossier sur les cépages anciens
  • Encyclopédie des Vins et Alcools de France, Larousse, 1967
  • Centre d’Ampélographie – Université de Bourgogne

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