Le Jura et ses cépages menacés : une urgence viticole et culturelle

Entre plissements calcaires et marnes irisées, la vigne jurassienne s’étend encore sur moins de 2000 hectares – une goutte d’or comparée aux océans bordelais. Ici, quelques cépages illustres survivent : Savagnin, Trousseau, Poulsard, Chardonnay, Pinot noir. Mais le Jura a longtemps hébergé une vaste mosaïque ampelographique, aujourd’hui presque effacée par la modernisation, la crise phylloxérique du XIXe puis le gel du XXe siècle. Or, ces « cépages oubliés » recèlent un patrimoine sensoriel, génétique et historique précieux. Les préserver, ce n’est pas seulement sauver des vignes, c’est garder vivant un pan entier de la culture jurassienne.

Un inventaire ampelographique d’ampleur inédite

La première étape pour protéger les cépages anciens consiste à les recenser. Sous l’égide de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et de la Chambre d’agriculture du Jura, de nombreux relevés de terrain ont été lancés depuis 2012. Objectif : repérer les pieds survivants de cépages quasi disparus – Enfariné noir, Gueuche, Mézy, Seyve Villard, et autres antiques noms.

  • Méthodes : repérages dans d’anciennes vignes familiales, grâce aux témoignages d’anciens vignerons et de passionnés (Fédération des Amis du Vin Jurassien, association « Mémoire de vignerons »…), prélèvements ADN pour vérifier les identités variétales.
  • Résultats : Près de 25 cépages considérés comme autochtones ou historiquement cultivés dans le Jura ont été recensés entre 2012 et 2020 (source : INRAE).
  • Anectode : Des pieds de « Portugais bleu », mentionnés dès le XIXe siècle dans la Combe d’Arc et donnés disparus, ont été retrouvés chez un paysan de La Mouille, à 1000 m d’altitude, là où la vigne s’était réfugiée après le phylloxéra.

Cette phase de prospections ampelographiques n’a rien d’anecdotique : elle constitue la base de toute conservation raisonnée, en révélant le spectre réel de la diversité viti-vinicole jurassienne.

Des collections conservatoires pour sauvegarder l’avenir

Identifier ne suffit pas. Pour éviter la disparition, il faut sauver génétiquement ces cépages. C’est là qu’entrent en jeu les collections conservatoires, installations où l’on replante plusieurs pieds issus de boutures certifiées, dans des conditions contrôlées.

  • Le conservatoire de saint Lothain : Créé en 2015 en partenariat avec l’INRAE et le Comité Interprofessionnel des Vins du Jura (CIVJ), il regroupe aujourd’hui une quinzaine de cépages anciens du Jura, reproduits à l’identique puis surveillés sur le long terme (CIVJ).
  • Objectifs :
    • Préserver la diversité génétique et les « clones » anciens, certains adaptés à des microclimats particuliers du Jura
    • Étudier les résistances naturelles au gel, aux maladies, à la sécheresse, puisqu’il s’agit souvent de cépages rustiques
    • Permettre un accès aux vignerons souhaitant réintroduire certains de ces cépages dans leurs parcelles d’essai

Ce conservatoire constitue une banque vivante : une poignée de pieds pour chaque cépage, observés année après année sur le plan sanitaire, agronomique et œnologique. Ici, le passé devient ressource pour le futur.

Sélection massale et récupération des clones anciens

Les vieilles vignes sont des bibliothèques génétiques. La sélection massale est une méthode traditionnelle remise au goût du jour dans le Jura, en opposition à la « sélection clonale » industrielle. Elle consiste à prélever du bois sur les plus beaux pieds de vieilles souches (vigueur, résistance, finesse aromatique…) afin de les multiplier. Cette pratique évite l’appauvrissement génétique.

  • Projet « Clonignes » : Depuis 2017, l’INRAE de Colmar et les instituts viti-vinicoles du Jura mènent des recherches pour caractériser génétiquement les anciens clones adaptés spécifiquement au terroir jurassien.
  • Impact sur la biodiversité : En conservant une diversité intra-cépage (plusieurs « clones » différents du même cépage), le vignoble gagne en résilience face au changement climatique et aux nouvelles maladies (source : INRAE).
  • Exemple concret : Des tests de sélection massale ont permis de réintroduire le Poulsard au port hérissé, un biotype oublié du cépage roi du Jura, distingué par ses grappes plus aérées et sa rusticité naturelle.

Programmes de recherche génétique et identification par ADN

Les mutations, croisements et erreurs d’appellation ont brouillé les pistes : plusieurs cépages sont connus sous plusieurs noms, ou inversement. Depuis 2010, la génomique végétale a permis de grandes avancées.

  • Les recherches de l’équipe du Professeur Thierry Lacombe (INRAE Montpellier) ont permis d’établir la parenté exacte entre le Savagnin (Traminer) et ses nombreux « mutants » : Savagnin rose, Vert, Gris, Jaune.
  • Un vaste programme d’identification ADN sur le cépage Enfariné blanc, longtemps considéré comme disparu, a permis de révéler deux sous-variétés aux aptitudes radicalement différentes face à la sécheresse (INRAE – projet « ResDur »).

Grâce à cette recherche moléculaire, il est désormais possible de réhabiliter d’anciennes variétés mal documentées, et d’envisager des croisements adaptés au réchauffement climatique.

Le retour des cépages oubliés dans le verre : expérimentations œnologiques

Préserver les cépages anciens n’a de sens que s’il débouche sur une nouvelle créativité vigneronne. C’est tout l’enjeu des micro-vinifications menées en laboratoire et pilotées depuis 2016 par l’équipe de la Maison du Vigneron (Vadans) en lien avec l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin).

  • Protocole : Chaque cépage replanté est vinifié à petite échelle, en conditions neutres, pour révéler son potentiel aromatique, sa complexité et ses limites.
  • Résultats notables :
    • L’Enfariné blanc montre un profil d’acidité élevé, parfait pour des vins d’élevage prolongé.
    • Le Gueuche apporte des arômes de griotte et de violette, ouvrant la voie à de nouveaux assemblages avec le Trousseau ou le Pinot noir.
  • Projets d’extension : Certains domaines pionniers, comme la Maison Martin-Faudot à Saint-Lothain, commencent à replanter quelques rangs de ces cépages pour des cuvées millésimées entièrement nouvelles, produites en quantités très confidentielles (moins de 600 bouteilles par an !).

Des enjeux socio-économiques et écologiques au cœur des recherches

Remettre en valeur des cépages anciens n’est pas qu’une affaire de goût. Il s’agit aussi :

  • D’adaptation climatique : Certains cépages jurassiens expressément rustiques (Gueuche noir, Dousset, Mézy) montrent une tolérance remarquable à la sécheresse ou au gel, donc intéressants à l’heure de la crise climatique.
  • De lutte contre l’érosion génétique : L’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) considère que 90 % des surfaces plantées françaises reposent sur seulement 15 cépages. Restaurer l’équilibre, c’est nourrir la résilience du vignoble tout entier (OIV).
  • De transmission : Maintenir le lien entre générations de vignerons, éviter la perte de savoir-faire et de gestes spécifiques nécessaires à la culture de cépages parfois capricieux.
  • D’ouverture culturelle : Les découvertes autour de ces cépages nourrissent aussi le tourisme œnologique, en créant des expériences nouvelles pour les curieux et amateurs.

Quelques perspectives et défis pour les années à venir

  • Des vergers pilotes en altitude : Face aux crises du gel, certains projets testent la culture expérimentale de cépages anciens à haute altitude, au-dessus de 600 m, notamment sur les plateaux de Champagnole et de Nozeroy.
  • Assouplissement des AOC : Les textes d’appellation jurassiens n’autorisent officiellement que cinq cépages. Un enjeu législatif reste à résoudre pour permettre la réintégration, même partielle, de certains cépages anciens pour des cuvées « historiques » ou expérimentales.
  • Participation citoyenne : Des collectes de récits et de matériel végétal auprès des habitants sont en cours, pour ne pas limiter la sauvegarde à un travail d’experts, mais associer tout un pays à la préservation de sa mémoire vivante.

Ainsi, le Jura cultive avec vigueur le souvenir du vivant, toujours en mouvement, et prouve que ses cépages oubliés n’ont pas dit leur dernier mot.

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