Un souffle ancien traverse les vignes : qu’est-ce qu’un cépage oublié jurassien ?

Le Jura n’en finit pas de surprendre. Derrière les silhouettes familières du savagnin ou du trousseau, un mouvement patient redonne vie à des cépages qu’on croyait disparus. Ici « cépage oublié » ne signifie pas seulement rareté : il s’agit de plants délaissés, arrachés ou remplacés au fil des siècles, victimes du phylloxéra, de la productivité industrielle ou de la standardisation du goût.

Dans l’AOC Jura, sur les 2 000 hectares de vignes (source : Comité Interprofessionnel des Vins du Jura), moins de 2% sont aujourd’hui plantés avec ces raisins ancestraux. Parmi eux :

  • Le melon à queue rouge — blanc, long délaissé pour sa précocité et sa fragilité.
  • Le enfariné — variété à la peau farineuse, mentionnée dans les textes du XVIIIe siècle.
  • L’agneau à deux doigts (ou gouais blanc) — dont les feuilles évoquent la forme d’un petit sabot.
  • Le petit beclan — cépage noir à petits grains, jadis présent autour d’Arbois.
  • Le poulsard musqué — évolution aromatique du fameux poulsard, aujourd’hui rarissime.

L’intérêt n’est pas seulement nostalgique. Ces cépages apportent rusticité, complexité aromatique, et diversité agricole à un vignoble qui cherche de nouveaux équilibres face au changement climatique.

Pourquoi réhabiliter ? Enjeux, défis, et motivation des vignerons

Enjeu Exemple concret
Résilience face au climat Le melon à queue rouge, plus résistant à certaines maladies cryptogamiques que le chardonnay.
Diversité génétique Replanter des souches anciennes lutte contre la monoculture et enrichit le patrimoine viticole local.
Typicité régionale Beclan et enfariné donnent des profils de vins imprévus, loin des standards planétaires.
Recherche scientifique et historique Collaboration avec l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin) et le Domaine de Vassal pour conserver et multiplier ces cépages.

La réhabilitation demande patience et opiniâtreté : greffer l’ancien sur du jeune, contourner les contraintes administratives (l’INAO n’autorise que certains cépages en AOC), convaincre le public, et accepter de perdre des rendements au profit de la sauvegarde.

Les vignerons jurassiens qui osent renouer avec l’inédit

Kenjiro Kagami (Domaine des Miroirs, Grusse)

Son arrivé dans le Jura a fait l’effet d’une brise singulière. Ancien tokyoïte reconverti, Kenjiro Kagami a remis à l’honneur le petit beclan et le melon à queue rouge sur quelques arpents entre Grusse et Saint-Lothain. Ses vins à la texture profonde, jamais démonstratifs, ont hissé ces cépages au panthéon de la nouvelle garde nature. (Source : La Revue du Vin de France)

Domaine Ganevat (Rotalier)

Jean-François Ganevat, surnommé « Fanfan », multiplie les expérimentations : pas moins de 45 cépages cohabitent sur ses 13 hectares, dont enfariné, gouais et petit beclan. Il prélève des vieux plants dans les vignes abandonnées ou les conservatoires, effectue des sélections massales, et propose des cuvées « Cuvée Madelon » ou « Cuvée de l’Enfariné », souvent cupées en vin de France. (Source : Le Monde)

Pierre Overnoy & Emmanuel Houillon (Pupillin)

Parmi les pionniers, Pierre Overnoy, aujourd’hui épaulé par Emmanuel Houillon, conserve encore sporadiquement de très vieux ceps de melon à queue rouge et de poulsard musqué. Son travail relève autant de la sauvegarde que de la transmission orale et des gestes d’autrefois. Les bouteilles issues de ces cépages sont extrêmement rares et recherchées des amateurs avertis. (Source : La RVF)

Julien Maréchal (Domaine de la Borde, Pupillin)

Ce jeune vigneron biodynamiste a replanté sur de petites parcelles les variétés anciennes de « savagnin rose » et de melon à queue rouge. Il partage ses greffons avec d’autres collègues pour relancer l’intérêt collectif autour du patrimoine local. (Source : Terre de Vins, 2021)

D’autres noms à suivre

  • Michel Gahier (Montigny-lès-Arsures), attaché aux sélections massales du trousseau et expérimentateur d’enfariné.
  • La famille Macle (Château-Chalon), qui conserve quelques rangs d’anciens savagnins Gris.
  • Domaine de la Pinte (Arbois), impliqué dans la préservation du beclan en partenariat avec le conservatoire local de cépages.

Chacun à leur manière, ces vignerons incarnent une résistance joyeuse, une fidélité à la diversité, et l’humus vivant du Jura.

Le chemin du cépage à la bouteille : difficultés et retours d’expérience

Le retour des cépages oubliés implique tout un parcours du combattant. Un vigneron doit :

  • Retrouver des plants dans des haies, des vieilles vignes ou des conservatoires ampelographiques (notamment celui de Vassal, Hérault).
  • Obtenir l’autorisation de multiplication auprès de l’INAO (pour les plantations en AOC, ce qui n’est pas toujours possible, aboutissant souvent en Vin de France).
  • Adapter les pratiques culturales : ces cépages sont moins productifs, parfois sensibles à la coulure ou à la pourriture, mais aussi souvent plus rustiques.
  • Maintenir et partager le savoir-faire : taille, conduite, vendange et vinification doivent parfois être redécouverts, faute de transmission orale.

Pour certains, la démarche est militante : préserver c’est résister. Pour d’autres, il s’agit d’offrir des horizons nouveaux, d’inventer des assemblages inédits — comme chez Ganevat, où les cuvées « Copains, Copines » alignent jusqu’à dix cépages oubliés !

Déguster un vin issu d’un cépage oublié : la différence est-elle perceptible ?

Un verre issu d’un cépage oublié n’a pas seulement la saveur du fruit ou de la terre : il évoque souvent la main du vigneron, le hasard de la météo, la nostalgie du paysage. Les amateurs évoquent :

  • L’acidité mordante, la fraîcheur vive du melon à queue rouge.
  • Le nez herbacé, presque épicé de l’enfariné.
  • L’expression aérienne, florale et légèrement musquée des vieux poulsards musqués.
  • La structure tannique élégante des beclan et gouais blancs, qui rappellent parfois les vins autrichiens de schiste.

À la dégustation, ces vins désorientent : loin des archétypes, ils offrent une parenthèse sensorielle, entre étrangeté et pureté, et sont immédiatement identifiables pour qui les cherche. Ils ne cherchent pas la « perfection » moderne, mais une fidélité à un terroir pluriel et un climat en mouvement.

Vers l’avenir : une dynamique collective et citoyenne

Le mouvement n’est pas que l’affaire de quelques individualités. Un collectif de vignerons, d’ampelographes, et de passionnés a vu le jour en 2018 autour de l’Association pour la Sauvegarde des Cépages Anciens du Jura (ASCAJ). Ils organisent chaque année des journées sur la reconnaissance des vieux plants, échangent des greffons, et sensibilisent le public comme les instances officielles à la nécessité de préserver la diversité ampélographique locale. (Source : Comité Interprofessionnel des Vins du Jura)

D’autres initiatives voient le jour : mobilisations auprès du Conseil Départemental du Jura pour faciliter la mise à disposition de terres expérimentales, implication de l’INRAE Dijon dans la cartographie génétique, et création d’un micro-musée de la vigne à Arbois consacré à la sauvegarde des cépages rares (ouverture prévue en 2025).

Cette énergie collective donne à la réhabilitation des cépages oubliés un visage contemporain : il ne s’agit plus seulement de regarder en arrière, mais d’inventer la biodiversité de demain, au service de la singularité jurassienne.

L’avenir du Jura s’écrit aussi avec ses cépages retrouvés

Dans ce vignoble qui conjugue humilité et ardeur, la réhabilitation des cépages oubliés n’apparaît pas comme une mode fugace mais comme une nécessité profonde : garder ouverte la palette des goûts, cultiver l’inattendu et honorer l’héritage paysan. Les vins issus de ces cépages sont les témoins d’une histoire qui ne demande qu’à se transmettre, racines nues, feuilles déployées. Nul doute que les prochaines années verront éclore d’autres retrouvailles, pour le plus grand plaisir des amateurs curieux et des terroirs vivants.

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