Introduction : Un cépage phare en question

Dans le Jura, le Chardonnay n’a jamais été un simple invité de passage. Présent sur plus de la moitié des surfaces plantées (environ 1 300 hectares sur les quelque 2 000 hectares du vignoble jurassien, selon le Comité Interprofessionnel des Vins du Jura), il tisse son histoire entre les marnes bleues, les éboulis calcaires et la diversité climatique de la région. Longtemps, il a été le liant rassurant entre typicité locale et grandes envies bourguignonnes. Mais depuis une vingtaine d’années, le contexte a changé.

Les saisons y sont plus sèches, parfois brûlantes. Les coups de chaud, le gel de printemps, la pression de l’oïdium ou du mildiou, ont poussé les vignerons du Jura à prendre le Chardonnay à bras-le-corps, avec ce mélange d’ingéniosité, de mémoire et d’humilité qui les caractérise. Pour le préserver, mais aussi pour le réinventer. Quelles solutions, concrètes et souvent audacieuses, expérimentent-ils aujourd’hui ? C’est tout un laboratoire à ciel ouvert que nous allons explorer.

La sélection massale : réveiller la diversité génétique

Le clonage massif des années 1970-1980 a certes offert des plants vigoureux et homogènes, mais il a aussi significativement réduit la diversité génétique du Chardonnay jurassien (source : IFV). Face à la menace de maladies et d’aléas climatiques, la sélection massale revient au cœur des pratiques.

  • Qu’est-ce que la sélection massale ? Elle consiste à sélectionner les ceps les plus qualitatifs et adaptés au terroir dans une vieille parcelle, puis à les multiplier directement au domaine, sans passer par les clones standardisés.
  • Résultat : plus de diversité dans la résistance aux maladies, dans la précocité et dans le profil aromatique des raisins. Plusieurs domaines du Sud Revermont, mais aussi à Arbois et Salins, s’y investissent. Le domaine de la Pinte à Arbois, par exemple, replante surtout en sélection massale depuis 2011 (source : domaine La Pinte, salon des Vins du Jura 2022).
  • Chiffre clé : Selon l’IFV, moins de 20 % du patrimoine viticole français était issu de sélection massale en 2020 ; la dynamique reprend dans de nombreux domaines jurassiens.

Pourquoi ce choix technique est-il crucial ?

Les souches sélectionnées sur place s’adaptent mieux à la variabilité du microclimat jurassien. Elles maturent à leur rythme, tolèrent mieux certains stress hydriques, et présentent des profils de maturation plus étalés. Plutôt qu’une récolte « pic », on obtient de la complexité… et moins de dépendance aux traitements chimiques.

L’agroforesterie et la polyculture : repenser l’écosystème

Dans le Jura, la vigne ne s’est jamais pensée hors de la forêt ou du bocage. Cette mémoire du paysage resurgit aujourd’hui dans les pratiques de certains vignerons soucieux de mieux gérer la chaleur et la sécheresse.

  • Haies et arbres intra-parcellaires : introduire des alignements de noyers, de fruitiers sauvages ou d’érables dans ou autour des vignes pour apporter ombrage, régulation hydrique et biodiversité.
  • Enherbement naturel : de plus en plus courant, il limite l’érosion des sols marneux, freine la pousse rapide des adventices, et nourrit la microfaune du sol. Les tontes espacées protègent du stress hydrique.
  • Exemple local : Au domaine Berthet-Bondet à Château-Chalon, l’introduction d’arbres fruitiers et d’un enherbement réfléchi a permis de gagner jusqu’à 1,5 °C de fraîcheur dans certaines parcelles de Chardonnay en été (données 2021, communication domaine SSEF).

Ce retour à la polyculture, parfois avec des brebis dans les vignes l’hiver pour limiter l’usage de machines, protège la vie des sols. Elle fait écho à la tradition jurassienne, où le vigneron était souvent aussi paysan, fruiticulteur, voire forestier. L’agroforesterie n’est pas qu’affaire de mode mais de bon sens, selon les retours d’expérience sur le terrain.

Des clones plus adaptés : la recherche continue

Si la sélection massale gagne du terrain, certains vignerons se penchent aussi sur les nouveaux clones expérimentaux, issus de programmes français ou suisses adaptés au réchauffement climatique.

  • Clones plus tardifs : L’ENTAV (Établissement National Technique pour l’amélioration de la Viticulture) a mis au point des clones de Chardonnay à débourrement plus tardif, moins sensibles au gel. Ils commencent à être plantés à titre expérimental dans la région de Poligny.
  • Clones résistants à certaines maladies : Plusieurs clones cultivés à Gevingey possèdent une meilleure résistance au mildiou, permettant de baisser l’usage du cuivre et du soufre de 15 à 30 % sur certains millésimes (données IFV Jura, 2022).

Les chambres d’agriculture et l’IFV poursuivent des essais, mais ces solutions n’ont pas encore assez de recul pour qu’on mesure pleinement leur impact sur la typicité jurassienne du chardonnay. Beaucoup l’abordent avec prudence.

Gestion du sol et de l’eau : réponses paysannes face à la sécheresse

Le climat du Jura, réputé sec en été, devient souvent brûlant lors de millésimes comme 2018, 2020 et 2022. Les vignerons traquent l’ombre, ralentissent la minéralisation des sols et évitent la « cuisinière » des raisins.

  • Paillage naturel : Utilisation de broyat de taille ou de compost pour couvrir le sol, limiter l’évaporation et favoriser une vie microbienne active.
  • Graminées et légumineuses autochtones : Plantation de couverts végétaux adaptés pour capter l’azote, alléger la structure du sol et ramener de la fraîcheur.
  • Sous-solage délicat et non-labour : Arrêter le labour profond pour préserver le stock hydrique et éviter les sols trop « ouverts » qui sèchent vite. Une pratique plébiscitée chez plusieurs jeunes domaines familiaux entre Voiteur et Lons-le-Saunier (source : enquêtes Agrosup Dijon, 2022).

L’irrigation demeure très marginale, à l’exception de quelques cuvées d’expérimentation, en particulier dans les “marno-sableux” où la sécheresse peut griller des jeunes plants en une semaine.

Réinventer la vinification : de nouvelles manières de façonner le chardonnay jurassien

Face aux changements du raisin dans la vigne, la cave suit le mouvement. Les vinifications évoluent pour préserver l’acidité, la fraîcheur et la salinité si typique du chardonnay jurassien.

Élevages alternatifs

  • Compléter les fûts par la cuve ou l’amphore : Des domaines comme André & Mireille Tissot osent l’élevage partiel en amphore ou en œuf béton, ce qui conserve la pureté et retient la tension du vin (source : dégustations Opus Vinum, février 2024).
  • Plus de bâtonnage court : Pour ne pas tirer sur la sucrosité ou la lourdeur, le bâtonnage est limité, voire supprimé certaines années chaudes.

Presse et choix des moments de vendange

  • Vendange plus précoce : Là où, jadis, on vendangeait début octobre, certains visent mi-septembre pour préserver le croquant, notamment dans des parcelles qui basculent vite dans la richesse alcoolique.
  • Pressurage lent et adapté : Plus de jus clair, moins de puissance, ce qui donne des vins ciselés, aptes à garder leur minéralité même dans des millésimes généreux.

Les changements d’approche s’observent aussi sur l’utilisation maîtrisée du soufre, du bois neuf et des levures indigènes, toujours dans la quête d’expression du terroir.

Vers une nouvelle identité pour le chardonnay jurassien ?

Le Jura n’a ni la force de frappe de la Bourgogne, ni son marché tourné vers le luxe. Aussi la recherche d’authenticité ici rime avec adaptation et créativité, sans renier la typicité. Les pistes explorées sont le fruit d’une urgence écologique mais aussi d’une envie de transmission : donner au consommateur des vins qui racontent encore et toujours la fraîcheur, la vivacité, la profondeur calcaires du Jura, même dans un monde secoué.

La dynamique ne vient pas uniquement des grandes maisons. Les jeunes vignerons et vigneronnes, parfois néo-ruraux, amènent avec eux des savoirs paysans venus de la permaculture ou d’autres vignobles (Loire, Savoie, Espagne…). Ces échanges interrégionaux et la montée du collectif (CAVJ – collectif des agriculteurs-vignerons du Jura) favorisent le test de solutions concrètes, adaptées, parfois surprenantes.

Chaque parcelle devient un laboratoire, chaque millésime une page d’expérience. Le chardonnay jurassien, loin de se contenter d’aligner son profil sur le modèle bourguignon, revendique aujourd’hui sa part de risques et d’innovations. Reste à suivre, année après année, le chemin pris par ces vignerons, et la mosaïque qu’ils dessinent, entre mémoire, pragmatisme et poésie terrienne : c’est cela, sans doute, le vrai goût du Jura.

Sources et liens pour approfondir

  • Comité Interprofessionnel des Vins du Jura (CIVJ), chiffres clefs du vignoble : www.vins-jura.com
  • Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), fiche technique « Chardonnay » : www.vignevin.com
  • ENTAV-Clonal Selection, fiches clones Chardonnay : entav.fr
  • Rapport Agrosup Dijon : Adaptation des pratiques culturales au changement climatique dans le vignoble jurassien, 2022
  • Domaine La Pinte, retour d’expérience, salon des Vins du Jura 2022
  • Communication domaine Berthet-Bondet, Château-Chalon, projet SSEF 2021

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